18/05/2015

Oiseaux piscivores : ne tirez pas sur les pêcheurs !

piscivores, environnement, Genève

A chaque fois, le scénario est cousu de fil blanc : les pêcheurs demandent le tir de quelques oiseaux piscivores, l’administration dit qu’elle ne peut rien faire, et les amis des oiseaux dénoncent cette volonté néandertalienne qu’ont les pêcheurs à vouloir tuer ce qu’ils identifient comme des concurrents potentiels.

En vérité, l’histoire mérite qu’on y consacre quelques lignes car elle pose la délicate question de ce qu’est la nature et du rôle que les humains peuvent y jouer.

Pour la plupart des gens, est naturel ce qui ne semble pas avoir été marqué par l’homme. Force est donc d’admettre qu’aucun cours d’eau genevois n’est naturel, et ne le sera plus jamais : partout, nous imperméabilisons les sols pour construire des habitations et des routes et perturbons l’écoulement des cours d’eau. Directement ou indirectement, nous utilisons des milliers de litres d’eau par jour pour nos usages domestiques et pour la production des biens que nous consommons.  Nous imaginons ensuite,  à tort,  que les stations d’épuration sauront retirer de cette eau les milliers de substances différentes qui s’y trouvent.

Mais dans ces écosystèmes fortement humanisés, la vie ne s’en sort toutefois pas si mal, et un grand nombre d’espèces animales et végétales s’en tirent même plutôt bien. C’est le cas notamment des harles bièvre et des grands cormoran, qui profitent de l’abondance  des poissons peu sensibles aux activités humaines pour s’établir partout où ils le peuvent.

Les truites farios et ombres communs, en revanche, sont des poissons dont la tolérance aux cours d’eau qui s’éloignent de l’état naturel est presque nulle. A Genève, ce sont principalement  ces poissons que les pêcheurs recherchent sur les petits cours d’eau, à la fois pour leur qualité gustative et l’intérêt de leur pêche, mais surtout parce qu’ils habitent des lieux que nous aimons par dessus tout fréquenter : des rivières libres aux eaux claires et limpides.

Pour les préserver, les pêcheurs ont drastiquement limités leurs prélèvements, et soutiennent toutes les mesures en leur faveur.

Or, que se passe-t-il entre ces espèces sensibles et les oiseaux piscivores, qui le sont moins ?

Truites et ombres se maintiennent difficilement sur les petits cours d’eau, et restent extrêmement sensibles à la moindre perturbation. Les harles, en revanche, sont nombreux et recherchent des territoires de nidification sur l’Allondon et la Versoix car ceux qui sont sur le Léman ou le Rhône sont tous occupés. Ils nichent sur place, élèvent les jeunes, et quittent le cours d’eau lorsque celui-ci n’est plus rentable pour la pêche, c’est à dire lorsqu’il n’y a plus rien à prendre ! La situation est identique pour les grands cormorans, à ceci près que les effectifs ont carrément explosé.

La conclusion que l’on doit tirer de cet état de fait est donc assez simple :

Les oiseaux piscivores sont parfaitement à leur place sur le Rhône et le lac Léman.

Sur les autres cours d’eau du canton, tels l’Arve, l’Allondon ou la Versoix, leur présence serait bienvenue si les populations d’ombres et de truites étaient celles d’il y a trente ans. A l’heure actuelle, nos écosystèmes humanisés ne fonctionnent plus comme par le passé et il faut faire des choix : accepter la présence des certaines espèces ici et la refuser ailleurs, pour en favoriser d’autres.

La protection totale des oiseaux piscivores revient donc à nier la nécessité de gérer la nature, et resterait possible si les humains n’avaient pas décidé de s’établir et de prospérer ici. Gérer les espèces est une conséquence de notre succès. Il n’y a pas de tragédie là dedans, ni réflexe préhistorique à vouloir l’assumer.

C.Ebener

 

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