Air du temps

  • C’est quoi, une mort digne pour une truite lacustre?

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    Dimanche, c’est l’ouverture de la pêche à la truite dans le Léman. De nombreux pêcheurs partiront en bateau, à l’aube, pour pêcher ces fabuleux poissons à la traîne.

    D’autres visiteront, à pieds, les embouchures des rivières et du moindre ruisseau, à la recherche d’une lacustre en bonne santé. Mais ils auront peu de chance d’en rencontrer…

    Les rares poissons qui ont échappé  aux turbines des ouvrages hydroélectriques lors de leur retour vers le lac portent en effet le plus souvent la marque de leur séjour en rivière, et sont dans un état déplorable. 

    Ils sont difformes, recouverts d’une masse blanchâtre et gélatineuse. La saprolégniose s’attaque depuis toujours à ces géniteurs lorsqu’ils entrent dans les rivières pour la reproduction, mais depuis quelques années, l’incidence de cette mycose semble malheureusement en augmentation dans nos cours d’eau. Une souche particulièrement virulente de ce parasite, dont l’origine reste à définir, et en effet systématiquement responsable de cette maladie mortelle. Sa virulence semble aggravée par le stress physiologique et la pollution des eaux.

    L’attaque par ce parasite peut être tellement rapide que certaines truites n’arrivent même pas à se reproduire avant leur mort, telle cette bonne vieille mémère de 90 cm, retrouvée dans la Versoix le ventre rempli d’œufs.

    Le sort réservé aux poissons qui finiront dans mon assiette me semble largement plus enviable, finalement !

     

    Christophe Ebener

    Photo aimablement transmise par Laïla Chaoui.

  • Cessons de juger les espèces sur leur origine !

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    En 2011, ce ne sont pas des clowns, ni des pêcheurs amateurs pervertis par leur passion, mais bien une vingtaine d’écologues de haut vol qui appelait, dans la revue Nature, les conservateurs et les gestionnaires de la nature à évaluer les organismes en fonction de leurs impacts environnementaux plutôt que sur le fait qu’ils soient indigènes ou non.

    Comme quasiment rien n’a changé depuis, je vous propose une traduction de ce texte (l'original se trouve ici), histoire d’ouvrir un peu le jeu démocratique, pour l’instant complètement verrouillé à l'échelle nationale, en particulier en matière de pêche, par l’idéologie conservatrice que ce texte appelle à dépasser.

    Les conservateurs de la nature devraient évaluer les organismes en fonction de leurs impacts environnementaux plutôt que sur le fait qu’ils soient indigènes ou non, estiment Mark Davis et 18 autres écologues.

    Ces dernières décennies, les espèces « non-indigènes » ont été dénigrées parce qu’elles favorisaient l’extinction des espèces « indigènes », et plus généralement, parce qu’elles polluaient  l’environnement « naturel ». Intentionnellement ou pas, de telles qualifications ont créé un jugement de valeur omniprésent à l’encontre des espèces étrangères, colporté aussi bien par le public, les conservateurs de la nature, les gestionnaires et les décideurs politiques que par de nombreux scientifiques dans le monde.

    "Il vaudrait mieux offrir à la conservation et à la gestion des espèces une perspective beaucoup plus dynamique et pragmatique, bien mieux adaptée à notre planète en rapide transformation."

     

    De nos jours, cette dichotomie entre espèces indigènes et étrangères est progressivement remise en cause, et est même jugée contreproductive (1). Pourtant, de nombreux conservateurs de la nature la considèrent toujours comme l’une des pierres angulaires de leur action (2). Aujourd’hui, il vaudrait mieux reconnaître que les écosystèmes ont définitivement changé au regard de ce qu’ils étaient par le passé, en raison, notamment, des changements climatiques, de l’eutrophisation, de l’urbanisation, et des différents usages que nous faisons de nos territoires. Il est temps pour les scientifiques, les gestionnaires et les décideurs politiques, d’abandonner cette préoccupation sur la nature exotique ou indigène des espèces, et d’offrir à la conservation et à la gestion des espèces une perspective beaucoup plus dynamique et pragmatique, bien mieux adaptée à notre planète en rapide transformation.

    "Les défenseurs de la biodiversité et de la restauration écologique utilisent des métaphores militaires et des affirmations largement exagérées pour propager le message que les espèces introduites sont les ennemies de la nature et des humains."

     

    Le concept d’espèce indigène a été pour la première fois énoncé par le botaniste anglais John Henslow en 1835. Dix ans plus tard, les botanistes adoptaient ce concept pour déterminer quelles plantes devaient composer la « vraie flore anglaise » (3). Durant le siècle suivant, de nombreux botanistes et quelques zoologues étudièrent les espèces introduites, sans savoir toutefois qu’ils n’étaient pas seuls à faire ce travail. Lorsque l’écologue anglais Charles Elton écrivit en 1958 son fameux livre « L’écologie des invasions par les animaux et les plantes », 40 autres scientifiques avaient déjà publiés des descriptions d’espèces exotiques, mais aucun consensus n’existait sur la nécessité ou non d’intervenir sur ces espèces. Ce n’est que vers 1990 que la biologie des invasions devint une discipline à part entière. Depuis, en partie inspirés par le livre d’Elton, les défenseurs de la biodiversité et de la restauration écologique utilisent des métaphores militaires et des affirmations largement exagérées pour propager le message que les espèces introduites sont les ennemies de la nature et des humains.

    "Un pas important sera atteint lorsque les scientifiques et les professionnels de la biodiversité communiqueront sur le fait que de nombreuses espèces exotiques sont utiles."

     

    Assurément, certaines espèces introduites ont provoqué des extinctions et menacé d’importants services écosystémiques, tels l’approvisionnement en eau potable ou les ressources en bois. A Hawaii, par exemple, la malaria aviaire, probablement introduite au début du XX siècle lorsque les colons européens amenèrent leurs oiseaux chanteurs ou servant de gibier, a fait disparaître plus de la moitié des espèces d’oiseaux endémiques de l’île. La moule zebrée, (dreissena polymorpha), originaire des lacs du sud-est de la Russie et accidentellement introduite en Amérique du Nord à la fin des années 1980, a coûté à l’industrie américaine de l’eau et de l’énergie des centaines de millions de dollars de dommages en obstruant les conduites d’eau.

     

    Pourtant, la plupart des affirmations qui construisent cette perception selon laquelle les espèces introduites sont une menace apocalyptique pour la biodiversité ne sont pas soutenues par des données fiables. Un article de 1998 (4) concluait par exemple que les invasions biologiques représentent la seconde menace pour la biodiversité, après la destruction de l’habitat. Or, comme l’avaient d’ailleurs prudemment annoncé les auteurs de cet article, très peu d’arguments utilisés pour défendre ce point de vue sont basés sur des faits réels. En réalité, des études récentes suggèrent que les envahisseurs ne sont pas un facteur d’extinction pour les autres espèces dans la plupart des milieux, à l’exception des prédateurs et des pathogènes dans les lacs et les îles (5). En fait, l’introduction d’espèces non indigènes a presque toujours augmenté le nombre d’espèces d’une région donnée. Les effets des espèces non indigènes pourraient cependant varier avec le temps, et des espèces qui ne posent pas de problème aujourd’hui pourraient le faire dans le futur. Mais ceci est vrai également avec les espèces indigènes, lorsque l’environnement est en rapide transformation par exemple. Un biais biologique : Le fait d’être indigène, pour une espèce biologique, n’est pas la marque d’une valeur adaptative particulière, ni la garantie qu’elle produise des effets positifs. Un insecte, suspecté de tuer plus d’arbres que quiconque en Amérique du Nord, est ainsi un petit coléoptère (Dendroctonus ponderosae) parfaitement indigène.

     

    Catégoriser la faune et la flore selon qu’elle s’accorde à des critères culturels tels que l’appartenance, la citoyenneté, le fair-play et la moralité n’améliore pas notre compréhension de l’écologie. Ces dernières décennies, cette manière de faire a pourtant mené de nombreux programme de conservation et de renaturation dans des travers qui n’avaient que peu de sens écologique ou économique.

     

     

    L’effort consenti pour éradiquer la plante Martynia annua, originaire du Mexique et introduite en Australie au XIX siècle pour les besoins de l’horticulture en est un exemple frappant. Durant les 20 dernières années, le service australien des parcs et de la nature, aidé par des centaines de volontaires, a manuellement déterré ces plantes sur 60 km de rives de ruisseaux dans le Parc National Gregory. Aujourd’hui, la plante est toujours présente dans le parc, et est même abondante dans les régions adjacentes. Cela en valait-il donc la peine ? Il n’y a en effet pas d’évidence que cette espèce méritait un tel investissement, car sa présence ne change pas fondamentalement les caractéristiques de son environnement, comme la réduction de la biodiversité, ou l’altération du cycle des nutriments (6). Un autre exemple, aux Etats-Unis cette fois, est celui des tentatives d’éradication des Tamaris (Tamarix spp), arbustes introduits depuis le continent Eurasien et l’Afrique au XIX siècle. Ces plantes, résistantes à la sécheresse, au sel et à l’érosion, avaient été à l’origine introduites pour leur aspect ornemental, puis pour leur capacité à fournir de l’ombre aux fermiers dans les régions semi-désertiques. En 1930, lorsque les réserves en eau de l’est de l’Arizona, du centre du Nouveau Mexique et de l’ouest du Texas devinrent de plus en plus faibles, ces plantes furent accusées de s’approprier toute l’eau disponible. Plus tard, durant la seconde guerre mondiale, elles furent jugées invasives. Un vaste programme d’éradication de ces plantes fut mis sur pied, et dura 70 ans, à grand renfort d’herbicides, de bulldozers et de broyeuses (7).

     

     

    De nouvelles lignes directrices Depuis, les écologues ont découvert que les tamaris utilisent l’eau à un taux comparable à celui de leurs contreparties indigènes (8). Elles sont maintenant devenues les plantes préférées d’un oiseau menacé (Empidonax traillii extimus), qui y fait son nid.

     

     

    Les tamaris, qui survivent à des conditions hydrologiques qui tueraient nombre de plantes indigènes, jouent un rôle crucial dans le maintien des fonction écologiques de nombreuses rives de cours d’eau modifiés par les humains (9). Malgré cela, entre 2005 et 2009, le congrès a encore dépensé 80 millions de dollars pour financer la poursuite de ces programmes d’éradication. Alors, sur quoi baser les politiques de restauration et de conservation à partir du moment où l’opposition entre exotique et indigène est abandonnée ? La plupart des communautés humaines et naturelles sont constituées d’anciens résidents et de nouveau arrivants, et les écosystèmes qu’ils constituent n’ont jamais existé auparavant. Il est irréaliste de vouloir faire revenir ces écosystèmes à un état du passé qui serait plus légitime. Ainsi, sur les 30 programmes d’éradication de plantes engagés sur les îles Galapagos depuis 1996, seuls 4 ont été couronné de succès. Nous devons donc accepter la réalité d’écosystèmes nouveaux, et intégrer les espèces étrangères dans les processus de gestion, plutôt que de tenter, le plus souvent sans y arriver, de les éradiquer, ou de réduire drastiquement leur abondance. Par ailleurs, de nombreuses espèces que la population estime aujourd’hui comme indigènes ont en réalité une origine étrangère. Par exemple, aux Etats-Unis, le Faisan de Colchide, pourtant oiseau officiel de l’Etat du Dakota du Sud, n’est pas originaire des grandes plaines du Nord des Etats-Unis, mais a été introduit depuis l’Asie comme oiseau de chasse au XIX siècle.

     

     

    La politique et la gestion de la nature devraient de plus prendre en compte les effets positifs d’un grand nombre d’envahisseurs. Durant les années 90, le département américain de l’agriculture déclara que certaines espèces étrangères de chèvrefeuille étaient nuisibles, et interdit leur vente dans 25 Etats. Ironiquement, de 1960 à 1980, ce même département avait introduit plusieurs de ces espèces dans des projets de mise en valeur des terres, de manière à augmenter l’attractivité de ces dernières pour les oiseaux. Des études récentes tendent à montrer que les premières décisions étaient finalement appropriées. En Pennsylvanie, l’augmentation du nombre de chèvrefeuilles exotiques se traduit en effet par une augmentation du nombre d’oiseaux indigènes. De même, la dispersion des graines des espèces indigènes est plus importantes là où les espèces exotiques sont les plus abondantes (10).

    "Il est temps pour les conservateurs de la nature de se concentrer beaucoup plus sur les fonctions des espèces et beaucoup moins sur leur origine."

     

    A l’évidence, les gestionnaires privés ou publics devraient à l’avenir baser leur modèle de gestion sur des réalités de terrain et pas sur les craintes infondées véhiculées par les espèces étrangères. Un pas important sera atteint lorsque les scientifiques et les professionnels de la biodiversité communiqueront sur le fait que de nombreuses espèces exotiques sont utiles. Nous ne disons pas que les conservateurs de la nature doivent cesser leurs efforts en vue de résoudre les problèmes posés par certaines espèces introduites, ou que les gouvernements doivent arrêter de vouloir empêcher certaines espèces potentiellement néfastes d’entrer sur leur territoire. Nous pressons les conservateurs de la nature et les gestionnaires à fixer leurs priorités en fonction des effets positifs ou négatifs que les espèces peuvent avoir sur la biodiversité, la santé humaine, les services écologiques ou économiques. Quasiment deux siècles après l’introduction du concept d’espèce « indigène », il est temps pour les conservateurs de la nature de se concentrer beaucoup plus sur les fonctions des espèces et beaucoup moins sur leur origine.  

     

     

    Mark A. Davis is DeWitt Wallace professor of biology at Macalester College, St Paul, Minnesota, USA. Matthew K. Chew, Richard J. Hobbs, Ariel E. Lugo, John J. Ewel, Geerat J. Vermeij, James H. Brown, Michael L. Rosenzweig, Mark R. Gardener, ScottP.Carroll,KenThompson, Steward T. A. Pickett, Juliet C. Stromberg, Peter Del Tredici, Katharine N. Suding, Joan G. Ehrenfeld, J. Philip Grime, Joseph Mascaro, John C. Briggs.

     

    Traduction approximative: C.Ebener

    (1) Carroll,S.P.Evol.Appl.4,184–199(2011).

    (2) Fleishman,E.etal.Bioscience 61,290–300(2011).

    (3) Chew,M.K.&Hamilton,A.L.in Fifty Years of Invasion Ecology (ed Richardson, D. M.) 35–47(Wiley-Blackwell, 2011).

    (
4) Wilcove,D.S.,Rothstein,D.,Dubow,J.,Phillips,A. & Losos, E. BioScience 48, 607–615 (1998).

    (
5)  Davis,M.A.InvasionBiology(OxfordUniv.Press, 2009).

    (
6) Gardener, M. R., Cordell, S., Anderson, M. & Tunnicliffe, R. D. Rangeland J. 32, 407–417 (2010).

    (7) Chew,M.K.J.Hist.Biol.42,231–266(2009).


    (8) Stromberg, J. C., Chew, M. K., Nagler, P. L. &Glenn, E. P. Rest. Ecol. 17, 177–186 (2009).

    (
9) Aukema,J.E.etal.Bioscience60,886–897(2010).

    (10) Gleditsch, J. M. & Carlo, T. J. Diversity Distrib. 17, 244–253 (2010).

    Pour en savoir plus:

    - Radu Cornel Guiasu, "Non-native Species and Their Role in the Environment, The Need for a Broader Perspective", Brill Edition, 2016.
     
    - Alexandra Liarsou,"Biodiversité-Entre nature et culture", Ed Sang de la Terre, 2013.  
     
    - Lévêque Christian, Van Der Leeuv Sander, Quelles natures voulons-nous ? Pour une approche socio-écologique du champ de l'environnement, Ed Elsevier Masson, 2004.
  • Rivières genevoises: le statu quo et l’oubli ?

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    Ce matin, un édito de la Tribune nous apprend que la croissance démographique atteindra 50% d’ici 2040 dans le pays de Gex, et près de 20% à Genève.

    Alors qu'ils ne se portent déjà pas très bien, la pression sur nos cours d’eau va donc encore augmenter! 

    Le risque, comme la gestion de la ressource en eau à l’échelle du bassin genevois se fait toujours attendre, c’est le maintien du statu quo. Et le lent processus vers l’oubli qui va avec.

    Les blancs-becs que je croise au bord des cours d’eau vivent déjà dans le nouveau monde : on y pêche les rivières genevoises au printemps, et on fait comme tout le monde en été. Départ sous de meilleurs cieux. Le plus souvent, là où il y a de l’eau en suffisance, et où on pratique une gestion de la pêche qui leur plaît davantage.

    Mais je ne leur jette pas la pierre. Ce ne sont, et de loin, pas les seuls à préférer tourner le dos aux galets secs et aux mousses des rivières en perdition. La plupart des gamins de mon quartier ont reçu l’interdiction de gambader pieds nus dans l’Aire, en raison des bactéries fécales et des polluants qui percolent à travers les égouts de Saint-Julien, et qui s’accumulent dans les minables débits résiduels qui s’écoulent encore pendant les vacances. 

    Les dernières pollutions estivales n’ont même pas été remarquées par les riverains, ni par les pêcheurs : les regards se détournent rapidement des rivières lorsqu’elles n’ont plus d’intérêt pour les uns et les autres.

    Au printemps dernier, je suis allé quelques jours à Saint-Ursanne pour pêcher le Doubs. Je n’y ai rencontré aucun pêcheur, mais de nombreux randonneurs. Bâtons de marche, plats végétariens, pas de rosé sur la table. Bref, de super écolos. Depuis le pont historique de la ville, ils s’émerveillaient de voir à nouveau le Doubs remplis de poissons, car c'est vrai, il y en avait beaucoup. Mais il s’agissait de chevesnes, de jolis poissons indigènes qui résistent comme peu d’autres à la pollution et aux températures élevées. Les mythiques truites zébrées, et les ombres communs, majoritaires il y a moins de deux décennies sur ce secteur, ont déjà été oubliés. Les causes qui mènent à leur disparition aussi, malheureusement. 

    Hé bien non ! Il faut résister à l’oubli. Face à la monotonie, à la pauvreté en espèces et en usages qu’il provoque, tournons la tête du bon côté ! Retournons sur les rives, et, pourquoi pas, jardinons nos cours d’eau. Les gens, paraît-il, s’intéressent à leur terre lorsqu’ils plantent des espèces qui leur plaisent, alors pourquoi ne pas tenter le coup sur nos cours d’eau urbanisés ? Acclimatons des espèces que les gens aiment pêcher, ou même manger. Remettons les pieds dans l’eau, et énervons-nous d’une juste colère lorsque des poissons meurent après une pollution, ou lorsqu’ils se rassemblent dans les dernières flaques parce que la confiscation de nos eaux de source est toujours tolérée !

    Un jardin, c‘est toujours mieux que l’oubli.

     

    Christophe Ebener

  • Poissons européens: quand la nature n'aimait pas la biodiversité

     

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    Le nombre d'espèces de poissons qui peuplent les cours d'eau européens est très faible, pour des raisons tout à fait naturelles. Depuis plus de 2000 ans, les humains ont enrichi cette diversité originelle, et aujourd'hui, ces espèces introduites sont, pour la majorité, considérées comme indigènes...

    Ci-dessous, le premier volet d'une série de textes sur l'opposition ambigüe entre espèce indigène et exotique. Rédigé par Christian Levêque, biologiste et spécialiste des milieux aquatiques, il a été publié dans l'excellent journal de la Fédération des Sociétés de Pêche Genevoises.

     

    Si vous ne croyez pas à la génération spontanée, et si vous ne croyez pas non plus que Dieu a créé le monde il y a 7000 ans… alors vous devez vous poser cette question : d’où viennent nos poissons?

    Une chose est certaine, c’est que les peuplements aquatiques actuels ne sont que des instantanés du long film de l’évolution qui a vu nos climats, nos paysages et nos systèmes écologiques se modifier profondément. En consultant les travaux des climatologues, on apprend que le nord de l’Europe, à l’époque des mammouths, a été soumis à de nombreuses reprises à des cycles de glaciation. Lors du dernier événement, il y a environ 20 000 ans, les Alpes étaient sous les glaces de même que les iles britanniques. Dans les rivières de plaines souvent englacées, seules quelques espèces ont survécu à ces conditions extrêmes : le brochet, la brème commune, la vandoise, le chevaine, le gardon, le goujon, la perche et la loche franche. Si l’on remonte encore beaucoup plus loin dans le temps, il y a eu dans le bassin du Rhône des poissons tropicaux au temps des dinosaures. Les fossiles des lagunes tropicales de Cerin dans l’Ain, en témoignent !

     

    Bref, si pendant de courtes périodes on peut avoir une impression que rien ne bouge, c’est faux. Un limnologue américain, John Magnuson, parlait de « présent invisible » à propos des changements lents, dont on ne se rendait compte que sur de longues périodes d’observations. Le lac Léman, par exemple, enregistre depuis quelques décennies une lente augmentation de la température des eaux.
    Pour faire bref la faune d’eau douce nord-européenne a été décimée à diverses reprises au cours du dernier million d’années en raison de l’avancée des glaciers venus du pôle. C’est une faune fortement appauvrie si on la compare aux faunes tropicales. Les cours d’eau du sud de l’Europe (‘sud de l’Espagne, sud de l’Italie) ont été moins affectés que ceux du nord par ces épisodes glaciaires de telle sorte qu’une partie de la faune y a survécu.

    On admet généralement que le bassin du Danube a été la principale zone refuge pour la faune aquatique européenne au cours de cette période. Comment les espèces ont-elles recolonisé les zones libérées par les glaces depuis les refuges méridionaux ? Sachant qu’en théorie, un bassin versant est équivalent à une île et que des groupes taxonomiques comme les poissons, mollusques ou crustacés ne peuvent franchir les lignes de crête… Il faut donc qu’il y ait eu des communications entre bassins par le bais de captures de cours d’eau ou d’autres événements géologiques. C’est une possibilité.

     

    Une autre option est que certaines espèces ont été transportées, soit par des animaux ce qui est parait-il « naturel », soit par les hommes, ce que la vox populi qualifie alors d’impact de l’homme ! Pourtant on sait que la carpe a beaucoup voyagé depuis des millénaires pour alimenter les étangs de pisciculture, et de nombreuses autres espèces ont sans aucun doute profité des moyens de transports, notamment les Cyprinidés. Mais à l’époque on ne tenait pas de registre des transferts... Il n’en reste pas moins que la carpe est souvent considérée comme une espèce autochtone alors que de toute évidence ce n’est pas le cas.

    "Contrairement à des idées reçues, ces introductions n’ont pas entrainé la disparition des espèces autochtones"

     

    A partir du XIXe siècle les introductions se sont multipliées : poisson-chat, silure, perche-soleil, truite-arc-en-ciel, omble fontaine, black-bass, etc., ainsi que différents salmonidés originaire d’Amérique du nord qui ne semblent pas avoir réussi à se naturaliser. D’autres espèces seraient arrivées « naturellement » comme la grémille et le hotu, ainsi que le sandre. Quant au silure glane…. ? Ceci ne doit pas faire oublier que les nombreuses connexions qui ont été établies entre les bassins fluviaux par le biais des canaux de navigation, ouvrent la voie à la libre circulation des espèces qu’elles soient autochtones ou non… Le réseau de canaux européen, cette grande trame bleue, a créé des autoroutes pour la circulation des espèces de toute origine ! Le bassin du Rhône est ainsi connecté à plusieurs autres bassins, dont celui du Danube via le Rhin.

     

    Dans ce bassin, 62 espèces de poissons ont été recensées dont 45 autochtones (ou supposées telles..) et 18 introduites. Contrairement à des idées reçues, ces introductions n’ont pas entrainé la disparition des espèces autochtones : aucune observation dans ce sens ne permet de l’affirmer. Si les effectifs de certaines espèces ont baissé c’est principalement du fait des grands barrages (pour les amphihalins), des pollutions, et de l’artificialisation des cours d’eau pour la navigation.

    "Rien ne permet donc d’affirmer à ce jour que la faune actuelle est une entité intangible, ni que la recolonisation de l’Europe après la période glaciaire est achevée."

     

    Nos peuplements piscicoles sont donc des melting-pots constitués d’espèces qui ont survécu aux glaciations, d’espèces qui ont saisi des opportunités hydro-climatiques pour repeupler spontanément certains cours d’eau ou plans d’eau, d’espèces volontairement ou accidentellement introduites pour des usages productifs ou ludiques. Le hasard et les opportunités conjoncturelles ont joué un grand rôle dans cette mise en place aléatoire des peuplements dans lesquels co-existent des espèces qui ont en commun de trouver là des conditions favorables à leur développement. Le changement climatique qui commence à se manifester va modifier probablement les caractéristiques écologiques de nos systèmes aquatiques qui ont une grande robustesse et sont capables de s’adapter à l’addition comme à la disparition d’espèces : ils l’ont toujours fait.

    "C’est sur ces bases factuelles qu’il faut envisager l’avenir, pas en entretenant le mythe que la nature serait belle sans l’homme."

     

    Rien ne permet donc d’affirmer à ce jour que la faune actuelle est une entité intangible, ni que la recolonisation de l’Europe après la période glaciaire est achevée. Alors regardons nos cours d’eau bien en face : nous ne sommes pas dans un contexte de systèmes écologiques vierges et immuables, produits d’une longue histoire de l’évolution. Nous avons affaire à des systèmes appauvris par les fluctuations climatiques, souvent fortement anthropisés, gérés depuis des siècles pour divers usages (énergie, navigation, activités ludiques) ou pour lutter contre les inondations. Sans compter les pollutions de toute nature et l’urbanisation galopante. C’est sur ces bases factuelles qu’il faut envisager l’avenir, pas en entretenant le mythe que la nature serait belle sans l’homme. Vouloir maintenir à tout prix l’état actuel semble une bataille perdue d’avance. Alors quelles natures voulons-nous ? Laisser faire les événements et subir une évolution inéluctable mais aléatoire, ou privilégier une gestion pro-active pour répondre à des attentes de la société ? Pourquoi pas, dans ce dernier cas, bio-manipuler nos cours d’eau de manière intelligente par l’introduction d’espèces mieux adaptées au contexte écologique actuel ou à celui qui se profile, et qui nous soient utiles pour des activités productives et ludiques ?

    "Est-ce que l’homme est vraiment l’ennemi de la biodiversité ?"

     

    Ceci n’est pas un appel au grand n’importe quoi, comme certains ne manqueront pas de le suggérer. Mais un appel à une démarche plus rationnelle de la gestion de notre nature européenne qui est magnifiquement belle, surtout quand les hommes qui ont contribué à son élaboration s’y sentent bien ! Dois-je rappeler que les milieux aquatiques emblématiques en matière de naturalité en France sont presque tous des milieux artificiels à l’exemple de la Camargue ou du réservoir du lac de Der, tous deux classés sites Ramsar. Il en est de même pour la retenue du barrage de Verbois sur le Rhône genevois, elle aussi labellisée site Ramsar. Alors, est-ce que l’homme est vraiment l’ennemi de la biodiversité ?

     

     

    • Lévêque C. & Van der Leeuw S. (éditeurs scientifiques), 2003. Quelles natures voulons-nous ? Pour une approche socio-écologique du champ de l’environnement. Elsevier, Paris.
    • Beisel L.N. & C. Lévêque, 2010. Les introductions d’espèces dans les milieux aquatiques. Faut-il avoir peur des invasions biologiques ? Editions QUAE, 232 pp.
    • Lévêque C., 2016. Quelles rivières pour demain ? Réflexions sur l’écologie et la restauration des rivières. Editions QUAE

  • La réforme de l’imposition des entreprises est-elle une chance pour la nature et les rivières genevoises ?

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    Les 400 et quelques millions qui manqueront à l’Etat, si son taux d’imposition de 13.79% passe la rampe, seront compensés par la croissance économique et les nombreux postes de travail que cette dernière ne manquera pas de créer.

    Comme aucun parti représenté au Conseil d’Etat ne conteste cette idée, ni même l’ordre de grandeur du taux proposé, tout le monde est donc d’accord sur le principe que si on baisse la charge fiscale des entreprises tout en maintenant les prestations, il va forcément falloir amener du monde pour payer la différence.

    C’est vrai qu’il en manque, du monde, à Genève.

    C’était quoi la question, déjà ?

     

    Christophe Ebener

  • Face au réchauffement, la biologie n’a-t-elle rien d’autre à montrer que sa vision la plus conservatrice ?

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    L’histoire du monde vivant est imprévisible, parsemée d’extinctions, d’apparitions de nouvelles espèces, de pertes de territoires et de reconquêtes. Les espèces les plus fécondes sont favorisées tant que le milieu naturel leur permet de croître. Lorsque le milieu change, pour une raison ou pour une autre, certaines espèces disparaissent et sont remplacées par d’autres. Contrairement à une idée reçue, la nature ne s’arrête donc jamais, ni ne disparaît. Elle continue dans tous les cas !

    Aujourd’hui, malheureusement, plus personne ne se souvient que le changement est la norme dans la nature. Des rivières sans truite fario ou des montagnes sans épicéas paraissent impensables, tant elles définissent depuis des générations nos paysages et notre conception de la nature.

    Cette vision idéaliste et naïve va pourtant disparaître prochainement.

    En raison du réchauffement rapide du climat, le monde vivant s’apprête en effet à dévoiler, sous nos yeux, sa véritable nature.

    Cette fois, ce ne sont plus les espèces liées aux milieux humides, aux forêts primaires de plaine ou aux rivières libres qui seront concernées (elles ont déjà disparu ou régressé depuis longtemps en raison des activités humaines), mais celles, bien plus nombreuses et proches de nous, qui sont intolérantes à la sécheresse et aux températures élevées.

    Même si la Suisse n’émettait plus un seul gramme de gaz carbonique demain matin, ces espèces continueront à se retirer peu à peu des régions qu’elles avaient colonisées il y a quelques milliers d’années, pour laisser la place à celles de méditerranée, ou à d’autres, allez savoir, aux origines bien plus lointaines.

    Face à cette réalité, qui transforme en profondeur nos milieux de vie et les espèces qui les peuplent, le discours dominant n’a pourtant pas changé d’un iota, et on continue à lire partout que la conservation de la nature existante est la seule option possible…

    Il faudra pourtant bien, un jour, questionner l’intérêt de vouloir à tout prix conserver des espèces dont la tolérance au réchauffement climatique, ou aux milieux transformés par les humains, est faible. Et énoncer, pour une fois, des objectifs de conservation réalisables. La moindre des choses, vu le nombre d’espèces qu’on ajoute chaque année à nos listes rouges, serait de reconnaître qu’on ne sauvera qu’une partie de ce que l’on connaît. Et dans la foulée, annoncer ce qui devra être abandonné…

    Dès lors, là où conserver les espèces sur le déclin n’apparaît plus possible, pas souhaitable, ou carrément trop cher, on aimerait entendre les biologistes raconter une autre histoire que celle qui promet l’enfer et la désolation à ceux, dont je fais partie, qui ont décidé de survivre à la sixième extinction de masse!

    Nous avons urgemment besoin d’une écologie qui rompe avec les préceptes lugubres de ceux qui annoncent la fin de la nature, et qui réponde enfin aux nombreuses attentes légitimes des collectivités publiques. Ces dernières, quoi qu’il arrive sur le plan international, devront en effet faire face au réchauffement du climat, et gérer au mieux leurs écosystèmes anthropisés pour offrir des espaces fonctionnels aux humains et aux nombreuses espèces animales et végétales, qu’elles soient d’ici ou d’ailleurs, domestiquées ou sauvages, qui les habiteront dans le futur.

    Le discours dominant de l’écologie, arcbouté sur l’idée fixe que la seule nature qui fonctionne est celle d’il y a 200 ans, ferait bien mieux de nous aider à concevoir, dans un futur incertain qui ne dépend pas entièrement de nous, un environnement dans lequel diversité biologique et culture humaine ne se regardent pas en chien de faïence, mais coopèrent, dans le but de guider nos nouveaux écosystèmes dans une direction où le monde vivant, nous compris, se sentira bien.

    Aujourd’hui, cette biologie progressiste et utile, libérée du mythe d’Adam et Eve et de sa nature parfaite créée par dieu, existe, mais est inaudible.

    C’est bien dommage, car elle nous est indispensable.

     

    Christophe Ebener

  • Bien plus qu’un luxe, la truite lacustre

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    Comme tout produit de luxe qui se respecte, elle coûte cher, la truite lacustre. Pour qu’elle subsiste, il faut en effet que sautent les obstacles qui jonchent nos cours d’eau, car ils s’opposent à son cycle biologique. Il faut ensuite lui offrir des rivières aux eaux limpides, pour que ses œufs puissent se développer, et ses alevins grandir un peu, avant leur départ pour le Léman. 

    Et puis, pour la pêcher, il faut prendre son temps. Préparer le bateau et des dizaines de lignes, trainer ensuite au ralenti ces dernières juste sous les vagues, là ou les lacustres sont en chasse en ce mois de janvier. Et ensuite, travailler. Car à chaque fois qu’un de ces saumons prend à une ligne, c’est toujours, bon sang, celle qui est à l’extérieur ! Il faut donc enlever toutes celles qui la précèdent, elles sont vides, avant de ramener celle qui a ferré le poisson. Ensuite, tout remettre à l’eau, et on recommence.

    Enfin, il y a le poisson proprement dit. Massif, argenté, des nageoires surdimensionnées.

    Dans la cuisine, la chair se révèle dans toute sa splendeur. Contrairement aux truites ou au saumons d’élevage, dont la chair grasse est artificiellement rosée à l’astaxanthine, celle des truites lacustres est tendue par les muscles et orange vif. Summum de la bienséance, les truites lacustres que j’ai pu voir ces derniers jours avaient l’estomac rempli…de perches!

    Poisson mythique du Léman et de ses affluents, la truite lacustre a pourtant disparu de son émissaire, le Rhône. La faute, une fois de plus, au barrage du Seujet, qui verrouille la sortie du lac et modifie chaque jour le débit du fleuve.

    Après tous les efforts consentis, des centaines de millions dépensés pour améliorer la qualité de l’eau du lac et renaturer nos cours d’eau, il est temps que l’Etat s’engage, le coût ne sera pas élevé, afin que le fleuve autour duquel s’est construite notre ville soit compatible avec la survie de ce poisson hors du commun.

    Car plus qu’un produit de luxe, la truite lacustre est un poisson pilote pour les sociétés humaines. Là où elle prospère, les humains vivent mieux ! Un jour peut-être, vous vous baignerez, à la bernoise, sur les kilomètres d’un Rhône genevois renaturé et libéré des éclusées. Ce jour là, assurément, les truites lacustres vous accompagneront.

    Ça vaut la peine d’essayer, non ?

     

    Christophe Ebener

  • Vous l'avez vue, la rivière au dessus de nos têtes?

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    Depuis plusieurs jours, une immense rivière atmosphérique draine l'humidité de l'atlantique tropical et plonge sur l'Europe, apportant douceur et pluie. On voit que les méandres du jet stream creusent son lit, et que les températures des eaux de surface de l'Atlantique, plus élevées que la normale, l'ont certainement renforcée en augmentant l'évaporation.

    Magnifique!

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    Christophe Ebener

    Sources:  - http://cci-reanalyzer.org/

                   - https://twitter.com/cassouman40